Homélie du 29e dimanche du Temps ordinaire — Année A
le 18 octobre 2026
Is 45, 1.4-6 ; Ps 95 (96) ; 1 Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21
par l’abbé Gaël de Breuvand
1. Dieu agit dans l’histoire par des collaborateurs humains
La première lecture, tirée du livre d’Isaïe, nous montre que la providence divine — le projet de Dieu — utilise tous les moyens possibles, même un roi conquérant : Cyrus. Celui-ci va vaincre les Babyloniens et sa première décision sera de renvoyer chacun chez soi. Ainsi, les Juifs, les Hébreux, le peuple d’Israël en exil pourront rentrer chez eux. C’est ce qu’annonçait Isaïe : « J’ai choisi Cyrus, j’en ai fait mon envoyé, j’en ai fait mon messie. » Le terme est fort pour un non-juif, un païen. Pourtant, Cyrus est l’envoyé de Dieu et trouve sa place dans son projet pour Israël.
Grâce à lui, le peuple retrouvera sa terre et son Temple, et pourra attendre avec sérénité la venue de son roi. Pour faire avancer son projet, Dieu a choisi un pouvoir humain. Il n’a pas simplement claqué des doigts pour tout résoudre. Il a choisi des collaborateurs, des coopérateurs humains. Cela nous fait comprendre que le pouvoir terrestre possède une légitimité. C’est précisément le piège que veulent tendre à Jésus les pharisiens et les partisans d’Hérode.
2. « Rendez à César » : distinguer sans séparer
Il faut bien comprendre qui ils sont. Les pharisiens sont des jusqu’au-boutistes de la Loi : ils croient véritablement en Dieu et veulent être fidèles à sa parole. Les partisans d’Hérode sont, au contraire, les moins fidèles possible à la Loi. Pour eux, il existe peut-être un Dieu, mais il est loin. Ce qui compte, c’est d’être bien placé dans l’entourage du roi. Et ces deux extrêmes font alliance face à Jésus.
Ils viennent lui tendre un piège. Ils commencent par le flatter, tout en disant vrai : « Tu es toujours vrai. » Oui, Jésus est toujours vrai. « Tu enseignes le chemin de Dieu en vérité. » Oui, c’est bien ce que fait Jésus. « Tu ne te laisses influencer par personne. » Tout est juste. Mais à la question : « Faut-il payer l’impôt ? », ils n’attendent pas la même réponse.
Les pharisiens espèrent que Jésus dira qu’il faut payer l’impôt à César. Ils pourront alors l’accuser : « Regardez, Jésus n’est pas vraiment juif ; il veut que l’on se soumette à l’envahisseur païen. » Les partisans d’Hérode espèrent, eux, que Jésus dira qu’il ne faut pas payer l’impôt puisque tout appartient à Dieu. Ils pourront alors l’accuser d’être un traître à la nation. C’est bien un piège.
Mais Jésus ne se laisse pas prendre. Sa parole est forte : « Hypocrites ! » Les hypocrites sont ceux qui avancent masqués. Jésus leur dit clairement ce qui ne va pas. « Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » Puis vient sa réponse, qui lui permet de sortir du piège par le haut.
Ce qui porte l’effigie de l’empereur est destiné à l’empereur. Et ce qui n’est pas dit, mais sous-entendu, c’est que ce qui porte l’image de Dieu appartient à Dieu. Jésus s’adresse à des Juifs qui connaissent bien la Bible. Ils ont lu le premier chapitre de la Genèse : Dieu crée l’être humain à son image. Ce qui est marqué de l’image de Dieu, c’est chacun de nous. Nous rendons donc à César ce qui porte le visage de César ; mais il nous faut rendre à Dieu ce qui porte le visage de Dieu.
Évidemment, Hérodiens et pharisiens repartent confondus. Mais Jésus nous donne aussi une certaine conception de la vie terrestre et de l’organisation de nos sociétés. Dieu ne veut pas prendre toute la place. Il ne s’agit pas de s’organiser en théocratie. Dieu a choisi de nous laisser responsables de la manière dont nous nous gouvernons. Il nous appelle comme collaborateurs et coopérateurs, certainement pas comme esclaves. Dans l’ordre politique et dans l’organisation de la société, Jésus écarte l’image de dieux qui ordonneraient tout à la place des hommes.
Il est normal, juste et légitime qu’existe une organisation humaine. Elle est voulue par Dieu. Jésus le confirme lorsqu’il s’adresse à Pilate. Pilate lui dit : « Tu sais que j’ai le pouvoir de te condamner. » Jésus répond : « Tu n’aurais aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. » Le pouvoir humain trouve donc sa place dans le projet de Dieu.
Il faut ainsi distinguer les ordres. Il existe un ordre naturel, celui de la création et de la vie humaine : il est normal qu’un pouvoir humain le régisse. Or régir implique de servir. Un roi n’est bon roi — et cela vaut pour un président, une assemblée ou un peuple — que s’il se fait serviteur. Serviteur du vrai bien et de la vraie joie. Il existe aussi un autre ordre : celui de la vie spirituelle et de la religion. Ces deux ordres ne se mélangent ni ne se confondent.
Il faut les distinguer sans les séparer. C’est un principe ancien : ni confusion, ni mélange, ni séparation. Ces deux ordres doivent dialoguer, s’allier et communiquer. Pourtant, l’un ne doit pas écraser ni remplacer l’autre.
En France, nous pourrions penser que la laïcité à la française constitue la meilleure manière de distinguer les ordres. Ce n’est pas si simple. Ce modèle présente des aspects positifs et d’autres plus discutables. Il existe ailleurs d’autres manières de distinguer les ordres : en Belgique, par exemple, la place de l’Église est officielle. En France, elle ne l’est pas ; aux États-Unis, l’organisation est encore différente. Chacun de ces modèles possède des forces et des faiblesses.
3. Choisir librement et devenir collaborateurs de Dieu
Aucun n’est parfait, car rien sur terre n’atteint pleinement la perfection. Lorsque Jésus nous invite à distinguer les ordres, qu’est-ce que cela signifie dans notre vie ? Nous avons à prendre des décisions sociales et familiales sous l’inspiration de Dieu, avec son aide et sa grâce. C’est pourquoi il faut prier et demander l’aide du Seigneur. Mais Dieu ne choisit pas à ma place, pas plus que le prêtre ne choisit pour vous. C’est à chacun de choisir, après avoir pris conseil.
Il faut nourrir notre intelligence et notre discernement, nous former. Mais, ultimement, chacun décide et choisit ce qui est bon pour lui-même, sa famille, son village, sa communauté et son pays. La démocratie est une bonne chose lorsqu’elle est comprise comme le pouvoir du peuple. Or « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » : il faut donc se former. Il faut se former. Notre vote est important. Dieu nous appelle à être les collaborateurs de son œuvre, non de simples outils.
Être collaborateur signifie engager toute notre intelligence, toute notre volonté et tout ce que nous sommes, afin de prendre pleinement part à son projet d’amour pour le monde. Il ne s’agit pas de déposer notre intelligence pour exécuter ce que l’on nous dit, mais d’y engager tout notre être.
Aujourd’hui, nous concluons la Semaine missionnaire mondiale. La quête sera destinée aux Œuvres pontificales missionnaires. Nous prions pour que, dans le monde entier, chaque personne soit touchée par l’annonce de la Parole de Dieu et reçoive la libération : celle du péché, mais aussi celle de la confusion des ordres et du mélange des genres. Car Dieu veut faire de nous ses collaborateurs et, mieux encore, ses amis.