
Homélie du 23e dimanche du Temps ordinaire, Année C, 7 septembre 2025.
Par l’abbé Gaël de Breuvand
il s’agit de la transcription d’une prédication orale. Les titres sont ajoutés après transcription.
Nous sommes dans les années 60 à Rome, saint Paul est en prison, et il décide d’écrire à un de ses amis qui est en Grèce et qui s’appelle Philémon. C’était la Deuxième Lecture : c’est le texte le plus court de saint Paul, et nous n’en avons eu qu’un extrait ; mais c’est sur cette lecture que je vais prêcher plus particulièrement aujourd’hui, parce qu’elle est passionnante.
I – l’histoire de Onésime, « l’utile »
Philémon est chrétien, il est propriétaire, il est riche, et Paul lui écrit en lui passant un peu la pommade de prime abord : ‘tu es un type remarquable, je t’aime beaucoup, et j’entends beaucoup parler du bien que tu fais autour de toi. Je vais te parler d’Onésime’. Qui est Onésime ? C’est un esclave, qui n’a pas été heureux chez Philémon, et qui a décidé de s’enfuir, pour rejoindre Paul. Or, dans le droit romain, il est la propriété de Philémon, et lorsque qu’Onésime rejoint Paul, ce dernier se doit de le renvoyer à son propriétaire. C’est ce que Paul fait.
C’est là une critique que l’on entend à propos des chrétiens : « ils n’ont même pas aboli l’esclavage, regardez, Paul renvoie Onésime, l’esclave, chez son maître. » Mais Onésime a été malin : lors de sa fuite, il a pris le dernier bateau d’automne, avant l’hiver, donc il a pu rester six mois à Rome auprès de Paul. Certes, Paul le renvoie par le premier bateau de printemps, mais, pendant ces six mois, il s’est passé quelque chose : Onésime a été aux pieds de saint Paul, il s’est laissé toucher, il s’est laissé convertir, et a reçu le baptême. Paul renvoie Onésime, qui signifie « utile » en grec, par le premier bateau, en disant à Philémon : ‘je te le renvoie, il ne t’a pas été très utile jusqu’à maintenant, il va reprendre sa place auprès de toi, mais je te rappelle que, désormais, il n’est plus seulement ton esclave mais il est aussi ton frère’.
Il n’y a nulle part une prise de position contre l’esclavage, mais il y a tout ce qui est nécessaire pour dynamiter l’esprit même de l’esclavage. Après cette lettre de saint Paul, l’esclavage n’est plus possible, en tout cas pour les chrétiens. On pourrait revenir sur ce qui s’est passé aux xve et xvie siècles, mais, en réalité, la vraie question est : « Est-ce qu’on était réellement chrétiens lorsqu’on pratiquait l’esclavage ? » De la même manière, est-ce qu’être baptisé suffit pour dire que l’on est chrétien ?
II – Le baptême, libération des esclaves
Tout cela nous montre que le baptême est un lieu de libération : Onésime, l’esclave, est devenu le frère de Philémon, son maître. Certes, il y aura toujours un rapport de serviteur à employeur, mais, en réalité, c’est un choix d’homme libre que va pouvoir poser Onésime. C’est librement qu’il rejoint son maître, très fortement conseillé par Paul, mais cela reste un acte libre de sa part. Il aurait pu ne pas rentrer et nous n’aurions jamais eu cette lettre. Le baptême est donc un lieu de libération : nous sommes baptisés, nous sommes libres. Si nous agissons, ce n’est pas parce que nous sommes forcés de le faire, ce n’est pas parce que nous sommes contraints à le faire, c’est parce que nous le voulons.
Et cela est vrai pour tous nos choix de notre vie chrétienne. Les actes bons, nous les posons parce que c’est bon pour nous et bon pour les autres. Nous venons à la messe, non parce que c’est obligé, mais parce que nous en avons besoin : c’est là où Jésus vient à notre rencontre… et nous pourrions faire tout le tour de notre vie chrétienne. Et si l’on se rend compte que l’on est contraint, alors il s’agit de se reposer la question de notre liberté, justement ! Est-il est vraiment utile que nous fassions cela ? Si c’est vraiment utile, peut-être va-t-il falloir rechoisir, de manière que ce soit non plus une contrainte, mais un choix, un acte libre. Par cette liberté-là, une liberté de choix et d’engagement, nous savons ce que nous allons faire de notre vie : nous allons faire des choix et nous y tenir, parce que la liberté passe par la fidélité à ses propres choix.
Mais Onésime n’est pas le seul homme à avoir été libéré à ce moment-là : parce que, ce que saint Paul propose à Philémon, c’est aussi un chemin de liberté. Philémon est riche, et il faut qu’il découvre que cette richesse est un très bon serviteur, mais un très mauvais maître ; qu’il y a quelque chose de plus important que d’être riche : et Paul lui rappelle qu’il est plus important d’établir des liens de fraternité que des liens de domination. Tout cela semble évident, parce que cela fait 2000 ans que nous sommes chrétiens et que nous entendons cela, mais, dans notre vie quotidienne, est-ce si évident ? Sommes-nous vraiment libres par rapport à nos moyens, à nos biens, à nos propriétés ? Est-ce que, de temps en temps, nous ne sommes pas les esclaves de ce que nous possédons ? Cette lettre de saint Paul à Philémon nous ouvre un double chemin de liberté : celle donnée dans le rapport aux autres, par le baptême, et celle dans le rapport à nos biens, à ce que nous possédons, là aussi donné par le baptême.
III – C’est en se changeant soi qu’on change le monde
Lorsque saint Paul écrit cette lettre, il ne prend pas position contre l‘esclavage ; et pourtant, en Occident, à peu près huit siècles plus tard, l’esclavage disparaît. L’homme est suffisamment inventif pour trouver d’autres moyens, qui ne sont pas de l’esclavage mais qui restent proches… Mais, en soi, l’institution « esclavage » disparaît. Parce que, depuis cette lettre, tout est changé, cette lettre est l’expression concrète du message de Jésus. Ce qui est très intéressant, c’est que Paul ne s’est pas présenté ici en réformateur, mais qu’il a appelé Philémon à agir en vrai chrétien, en « saint ». Bernanos ne disait-il pas : « Le monde n’a pas besoin de réformateur, le monde a besoin de saints »…
La réforme que nous pouvons tous faire, c’est celle de notre propre cœur. Vous ne pouvez pas changer le cœur des autres, je ne peux pas changer votre cœur, mais vous pouvez changer votre cœur, et je peux changer mon cœur. Moi, je peux juste vous appeler, vous dire : la direction, c’est là.
Évidemment, cela passe par la Croix : ce n’est pas confortable de se laisser changer, de se laisser convertir, de se laisser transformer. Ce n’est pas confortable, mais c’est le vrai chemin de la joie et du bonheur. C’est le chemin de la vraie liberté, ce que nous avons prié en prière d’ouverture, le chemin de la vraie liberté.
Alors c’est un appel pour nous : soyons des saints ! Notre monde n’a pas besoin de réformateurs, mais il a besoin de saints. Et, finalement, quand il y a suffisamment de saints, le monde change ! Vous connaissez cette rencontre entre un journaliste et mère Térésa : le journaliste pose la question à mère Térésa : « que faut-il changer dans notre monde pour que cela aille mieux ? » Et mère Térésa de répondre « Vous et moi ». Commençons par cela, car c’est la seule chose sur laquelle nous avons réellement prise.
Et puis, je vous donne une deuxième parole, celle du pape saint Paul VI, qui écrit dans Evangelii nuntiandi, son encyclique sur l’évangélisation, que « l’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres. Et s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins ». Cette parole de Paul VI vient s’appuyer sur cette lettre à Philémon, cette parole nous invite tous à être cohérents, unifiés : que ce que je dis et que ce que je fais, cela fonctionne, que ce que j’ai dans mon cœur et que ce je dis, cela se connecte ; soyons cohérents, unifiés, autrement dit, soyons des saints ! C’est la bonne manière d’annoncer l’Évangile, c’est ce pour quoi nous sommes faits, c’est le chemin de la vraie joie et du vrai bonheur, c’est le chemin de la vraie liberté !