Homélie du Jeudi Saint, la Sainte cène du Seigneur, 2 avril 2026
Par l’abbé Gaël de Breuvand
1. L’exemple du Christ : le lavement des pieds et le service
L’événement par excellence lors de cette Cène du Seigneur, c’est évidemment l’institution de l’Eucharistie. Et la caractéristique de cette messe, de la Cène, c’est que l’évangile choisi ne nous parle pas de cette institution. [on l’a quand même entendu dans la lecture de saint Paul]. Saint Jean a même choisi de ne pas parler du tout de l’institution de l’Eucharistie dans son évangile. Alors quand on connait Saint Jean et qu’on a lu le chapitre 6, on sait qu’il nous parle de l’Eucharistie, mais pas de ce moment de l’institution.
Et c’est le lavement des pieds qui nous est donné. Alors peut-être, peut-être qu’il y a un lien entre l’Eucharistie et le lavement des pieds. « C’est un exemple que je vous ai donné, afin que vous fassiez vous aussi comme j’ai fait pour vous ». Ces mots sont inscrits à Saint-Fons sur un mur, sur trois murs. « Exemplum dedi vobis ». C’est un exemple que je vous ai donné. A Saint-Fons, dans cette petite maison, où au XIXe siècle, le père Antoine Chevrier a installé sa maison de retraite, de vacances. Quand le travail pastoral auprès des pauvres du quartier du 7e, de la Guillotière, autour de la maison du Prado devenait trop dur, il allait prendre une petite respiration spirituelle à Saint-Fons. Et là, il a pris le temps de décorer sa maison. Alors ces tableaux ne sont pas très drôles, c’est juste du texte. « Exemplum dedi vobis », c’est un exemple que je vous ai donné. Alors cet exemple du Christ, qui se met aux genoux de ses disciples pour leur laver les pieds, eh bien il nous faut en chercher le sens.
Pourquoi Jésus fait-il cela ? Est-ce que les disciples ont besoin d’avoir les pieds lavés ? Peut-être. Était-ce à Jésus de le faire ? Normalement non. On a bien entendu Pierre dire non : « Ce n’est pas à toi de le faire. Je ne veux pas ». Évidemment, on va penser à un sens spirituel. Mais Jésus écarte ce sens en disant « Non, vous êtes déjà pur. Vous n’avez pas besoin d’une purification du cœur ou du corps. Vous êtes déjà propre, vous êtes déjà pur ».
Alors, c’est intéressant de regarder ce que font les papes. Et d’abord, en premier lieu, ce soir, le pape Léon va se mettre aux genoux de fidèles chrétiens. Et il a choisi de se mettre aux genoux de douze prêtres de Rome. Pourquoi ? Parce que ce lavement des pieds, c’est peut-être le moment par excellence de l’institution du sacerdoce ministériel. Ces disciples, qui n’étaient jusque-là que des disciples de Christ, deviennent concrètement des apôtres. « Allez, faites de même. C’est un exemple que je vous ai donné ».
Mais on peut regarder aussi ce que faisait le pape François. Alors, vous connaissez le pape François, il n’obéissait pas toujours à ses propres règles. Et de fait, les règles de la liturgie demandent que ce soit des baptisés qui reçoivent le lavement des pieds. Et lui, le pape, il était très souple avec ça et il a lavé les pieds de non-baptisés à la messe du Jeudi Saint. Et ça voulait dire quelque chose d’intéressant. L’Eglise tout entière est appelée à la suite du Christ, à vivre cet exemple-là, à se mettre au service de la joie du monde. Cet exemple, Jésus l’adresse d’abord évidemment aux disciples qui deviennent apôtres. Il l’adresse aux successeurs des apôtres, aux papes, aux évêques, aux prêtres. Mais il l’adresse aussi, bien évidemment, à tous les chrétiens. « C’est un exemple que je vous ai donné pour que vous fassiez de même les uns pour les autres ».
C’est une question que nous pouvons nous poser. Quand est-ce que je me mets vraiment au service de mes frères, qu’ils soient baptisés ou qu’ils ne le soient pas ? Quand est-ce que je me mets au service de la communauté, de la communauté chrétienne, et plus largement de notre communauté communale, de tous nos lieux, nationale, européenne, je ne sais. Quand est-ce que nous suivons l’exemple du Christ ? « Si moi, le Seigneur et Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous aussi vous laver les pieds, les uns aux autres ».
2. L’Eucharistie : action de grâce, offrande et envoi
Alors je vous disais, il y a peut-être, peut-être, un petit lien avec l’Eucharistie. L’Eucharistie, qu’est-ce que c’est ? L’étymologie nous dit que l’Eucharistie, c’est une « action de grâce ». La plus belle manière de dire merci. Nous apportons ce que nous sommes à l’Eucharistie. Et le cadeau, l’offrande que nous devons faire, avec ce pain et ce vin, c’est nous, c’est notre cœur. Ce pain et ce vin qui deviennent corps et sang du Christ sur l’autel, et nous, dans ce même mouvement, lorsque nous communions, nous devenons nous aussi, corps et sang du Seigneur, membres du corps du Christ. C’est ce que disait l’oraison tout à l’heure.
Seigneur Dieu, tu nous appelles à célébrer la très Sainte Cène où ton Fils unique, avant de se livrer lui-même à la mort, a remis pour toujours à son Église le sacrifice nouveau, le repas qui est le sacrement de son amour ; donnes-nous de puiser à ce grand mystère la charité et la vie en plénitude. Par Jésus-Christ.
La prière d’ouverture nous invite à être, à communier, pour être remplis de charité, autrement dit, de l’Amour même de Dieu. Autrement dit, pour être tous et chacun des fils, pleinement fils. L’Eucharistie est un appel – comme le Christ a appelé ses apôtres à se laisser laver les pieds – elle nous appelle à venir nous rassembler pour accueillir le don qu’il veut nous faire, pour que nous puissions nous-mêmes nous offrir.
Et l’Eucharistie est un envoi.
Parce que l’Eucharistie, on l’appelle aussi la messe. Et ce mot messe, il vient du tout dernier mot de la messe, Ite missa est. On a très mal traduit en disant, Allez, la messe est finie. Non, ce n’est pas ça que ça veut dire. En latin, Ite missa est, c’est « allez, elle [cette assemblée !] est envoyée ». La messe, ça veut dire « envoi » : Vous êtes venus, vous vous êtes rassemblés dans cette église pour écouter le Christ qui vous parle, pour vous laisser toucher et aimer par lui, pour le rencontrer dans un cœur à cœur intime avec le Seigneur, et ensuite vous êtes envoyés. Allez. Allez porter l’Évangile au monde. Allez glorifier le Seigneur par votre vie. Allez porter l’amour que vous venez de recevoir à tous ceux que nous allons rencontrer.
3. Entrer dans le mystère pascal : du Jeudi Saint à la Résurrection
Alors ce qui est étonnant, c’est qu’aujourd’hui, c’est la seule messe de l’année où nous ne serons pas envoyés. Parce qu’à la fin de la messe, et bien ce ne sera pas fini. Parce que nous sommes en temps réel et l’envoi, nous ne l’aurons que samedi soir ou dimanche matin très tôt. Tout à l’heure, nous nous mettrons, – nous sommes déjà ! – à l’écoute du Christ, à la suite du Christ. Nous allons dans quelques instants laver les pieds, comme le Christ l’a fait. Nous allons, quelques instants après, nous allons accompagner Jésus. Lui qui a chanté le psaume et puis qui a quitté la salle haute, où il partageait le repas avec ses disciples pour rejoindre le Mont des oliviers. Et là, il va prier, il va être arrêté, il va être mis en prison. Et demain, nous suivrons Jésus pas à pas sur le chemin de la croix. Nous serons au tombeau avec lui toute la journée du samedi et avec lui nous ressusciterons. Et parmi nous, huit d’entre nous vont ressusciter, tout particulièrement en étant baptisés. Voilà, c’est notre programme. Evidemment, pour nous, c’est le temps fort, c’est le moment idéal pour retrouver le sens de ce que nous faisons. En fait, ce que nous vivons en trois jours aujourd’hui, habituellement, nous le vivons en une heure chaque dimanche. C’est pour ça qu’il est important de vivre le triduum, ça regonfle notre pratique habituelle.
Et enfin, un tout dernier mot, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais cette nuit, c’était la pleine lune. Parce qu’aujourd’hui, dans le calendrier juif, c’est le quatorze Nisan. Aujourd’hui, c’est le premier jour de la Pâque juive. Voilà trois mille ans que le texte que nous avons entendu en première lecture a été rédigé, qui ordonne la manière dont on célébrera la Pâque. « Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel, d’âge en âge, vous le fêterez ». Par Jésus, avec Jésus, en Jésus, nous continuons à fêter la Pâque du Seigneur. Nous continuons à célébrer ce mémorial. Et dans ce mémorial, Dieu se souvient, et nous nous souvenons, et par la grâce de Dieu, tout ce qui s’est passé il y a deux mille ans est rendu présent.
Et nous sommes présents au dernier repas du Christ. Nous sommes présents à sa mort, nous sommes présents à sa résurrection.